La Hijra du Prophète ﷺ : récit historique, étapes et leçons spirituelles

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بِسْمِ اللَّهِ الرَّحْمَنِ الرَّحِيمِ

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

L’an 622 de l’ère chrétienne. Une nuit sans lune à La Mecque. Deux hommes quittent discrètement une maison encerclée par des assassins, traversent à pied un désert hostile, se cachent trois jours dans une grotte à flanc de montagne pendant que des centaines de cavaliers les cherchent, puis parcourent près de 400 kilomètres à dos de chameau avant d’arriver dans une ville qui les attendait depuis des mois. Ce voyage — que l’on appelle la Hijra (الهِجْرَة), l’émigration — n’a duré que quelques semaines. Mais il a changé le cours de l’histoire de l’humanité. C’est cet événement que le calife ‘Umar ibn Al-Khattab رضي الله عنه choisira, des années plus tard, comme point de départ du calendrier islamique — non pas la naissance du Prophète ﷺ, non pas la première révélation, mais ce voyage qui marquait la naissance d’une communauté, d’un État et d’une civilisation. Pour mieux comprendre l’ensemble de la vie du Prophète ﷺ et approfondir votre connaissance de la Sira, retrouvez toutes nos ressources sur la Sirah du Prophète ﷺ sur la plateforme Horizons Islamiques.

Cet article retrace le récit complet de la Hijra : ses causes, ses préparatifs, ses étapes clés, et les leçons spirituelles que chaque musulman peut en tirer aujourd’hui — le tout à partir des sources islamiques authentiques : Sahih Al-Bukhari, Sahih Muslim, et les grandes œuvres de la Sira comme As-Sirah An-Nabawiyyah d’Ibn Hisham et Al-Bidayah wa An-Nihayah d’Ibn Kathir.

إِلَّا تَنصُرُوهُ فَقَدْ نَصَرَهُ اللَّهُ إِذْ أَخْرَجَهُ الَّذِينَ كَفَرُوا ثَانِيَ اثْنَيْنِ إِذْ هُمَا فِي الْغَارِ إِذْ يَقُولُ لِصَاحِبِهِ لَا تَحْزَنْ إِنَّ اللَّهَ مَعَنَا « Si vous ne lui portez pas secours, Allah l’a déjà secouru, lorsque ceux qui avaient mécru l’avaient banni, deuxième de deux, quand ils étaient dans la grotte et qu’il disait à son compagnon : « Ne t’afflige pas, car Allah est avec nous. » »
— Sourate At-Tawbah (9:40)

1. La Mecque avant la Hijra : treize ans de persécution

Pour comprendre la Hijra, il faut d’abord comprendre ce qui l’a rendue nécessaire. Le Prophète Muhammad ﷺ reçoit la première révélation vers l’an 610 CE, alors qu’il a quarante ans. Les premières années de sa mission à La Mecque sont marquées par une opposition croissante de la tribu des Quraysh — les gardiens de la Ka’bah et les maîtres du commerce mecquois — qui voient dans le message de l’Islam une menace directe à leur pouvoir politique, économique et religieux.

La persécution des premiers musulmans prend des formes multiples et souvent brutales. Les esclaves convertis — comme Bilal ibn Rabah, Sumayyah bint Khayyat et son mari Yassir — subissent des tortures physiques extrêmes. Sumayyah bint Khayyat devient la première martyre de l’Islam, tuée par Abu Jahl. Les Compagnons libres voient leurs biens confisqués, leurs activités commerciales sabotées et leur honneur attaqué publiquement. Le Prophète ﷺ lui-même est protégé dans un premier temps par son oncle Abu Talib, chef du clan des Hachémites, mais cette protection ne met pas fin aux tentatives de le réduire au silence.

L’année de la Tristesse et la recherche d’une nouvelle base

En l’an 10 de la mission prophétique (619 CE), le Prophète ﷺ perd deux de ses plus grands soutiens en l’espace de quelques semaines : Khadijah رضي الله عنها, son épouse et première croyante, puis Abu Talib, son oncle et protecteur clanique. Cette année est connue dans la Sira comme ‘Am Al-Huzn — l’Année de la Tristesse. Sans la protection de son clan, le Prophète ﷺ est désormais vulnérable à la violence directe des Quraysh.

Il tente alors de trouver une base alternative à La Mecque. Il se rend à Ta’if, une ville voisine, pour y proposer son message — mais y est rejeté violemment et chassé par la foule. Ce voyage de Ta’if est l’un des épisodes les plus douloureux de la Sira : le Prophète ﷺ, blessé et épuisé, est décrit dans les sources de la Sira comme invoquant Allah dans des termes qui expriment la profondeur de son épreuve, tout en s’en remettant totalement à Lui.

C’est dans ce contexte de vulnérabilité maximale que les opportunités vers Médine commencent à se dessiner — non par hasard, mais par la providence divine qui préparait la scène suivante de cette histoire.

2. Les serments d’Al-‘Aqabah : la porte vers Médine s’ouvre

La ville de Yathrib — qui prendra le nom de Médine après la Hijra — est habitée par plusieurs tribus arabes dont les deux principales sont Al-Aws et Al-Khazraj, en conflit permanent l’une avec l’autre, ainsi que par plusieurs tribus juives. Cette situation conflictuelle crée un besoin d’arbitrage que ces tribus espèrent trouver dans le Prophète ﷺ.

Le Premier Serment d’Al-‘Aqabah (an 12 de la mission)

Lors de la saison du pèlerinage annuel à La Mecque, douze hommes de Yathrib — principalement de la tribu Al-Khazraj — rencontrent le Prophète ﷺ au lieu-dit d’Al-‘Aqabah, à la périphérie de La Mecque. Ils embrassent l’Islam et prêtent un serment de base : ne pas associer quoi que ce soit à Allah, ne pas voler, ne pas commettre la fornication, ne pas tuer leurs enfants, ne pas prononcer de calomnie, et ne pas désobéir au Prophète ﷺ dans ce qui est juste. Le Prophète ﷺ envoie avec eux Mus’ab ibn ‘Umayr pour leur enseigner l’Islam. C’est le Premier Serment d’Al-‘Aqabah.

Le Second Serment d’Al-‘Aqabah (an 13 de la mission)

L’année suivante, soixante-douze hommes et deux femmes de Yathrib reviennent à Al-‘Aqabah. Cette fois, le serment est plus engageant : ils s’engagent non seulement à suivre l’Islam, mais aussi à défendre le Prophète ﷺ comme ils défendraient leurs propres femmes et enfants. Ibn Hisham rapporte dans As-Sirah An-Nabawiyyah que l’un des responsables de Yathrib, Al-‘Abbas ibn ‘Ubadah Al-Ansari, déclara au Prophète ﷺ : « Par Allah, si tu veux, nous tomberons demain sur les gens de Mina avec nos épées. » Le Prophète ﷺ refusa, disant que ce n’était pas encore le moment — mais ce serment marquait un tournant décisif : il avait désormais une base.

Allah confirme cet engagement dans le Coran en décrivant les Ansar (les Auxiliaires de Médine) :

وَالَّذِينَ تَبَوَّءُوا الدَّارَ وَالْإِيمَانَ مِن قَبْلِهِمْ يُحِبُّونَ مَنْ هَاجَرَ إِلَيْهِمْ

« Et ceux qui, avant eux, avaient établi leur demeure [à Médine] et [embrassé] la foi, aiment ceux qui ont émigré vers eux. »

— Coran, Sourate Al-Hashr (59:9)

3. L’émigration des Compagnons : les premiers à partir

Après le Second Serment d’Al-‘Aqabah, le Prophète ﷺ donne l’autorisation à ses Compagnons de Médine par petits groupes. Les premiers à émigrer le font dans la discrétion la plus totale, car les Quraysh tentent d’intercepter les départs et de ramener ceux qui partent de force.

Parmi les premiers émigrants figure ‘Umar ibn Al-Khattab رضي الله عنه — mais lui le fait ostensiblement. Ibn Hisham rapporte dans As-Sirah An-Nabawiyyah qu’il se présenta devant les chefs des Quraysh et déclara publiquement son intention de partir, les défiant de l’en empêcher. Nul n’osa l’arrêter. C’était le caractère de ‘Umar.

D’autres Compagnons vivent des départs déchirants. ‘Abu Salamah, contraint de partir sans sa femme Umm Salamah رضي الله عنها, se voit séparé d’elle pendant un an par les clans mecquois qui retiennent les femmes et les enfants. Suhayl ibn ‘Amr intercepte sa propre fille. Ces histoires de séparation forcée illustrent le prix immense que les premiers musulmans ont payé pour leur foi.

Pendant que ses Compagnons partent, le Prophète ﷺ reste à La Mecque sur ordre divin, attendant la permission d’Allah pour émigrer à son tour. Il confiera plus tard à La Mecque, en la quittant :

« Par Allah, tu es la meilleure terre d’Allah et la plus aimée d’Allah. Si je n’avais pas été chassé de toi, je ne serais jamais parti. »

— Rapporté par At-Tirmidhi (n°3925) — Authentifié par Al-Albani, d’après Ibn ‘Abbas رضي الله عنهما

4. Le complot d’assassinat : la nuit du départ

Les Quraysh ne tardent pas à comprendre que l’Islam gagne une base solide à Médine et que la perte du Prophète ﷺ signifierait la fin de leur influence. Ils se réunissent à Dar An-Nadwah — la maison du conseil — pour décider du sort du Prophète ﷺ. Ibn Hisham rapporte dans As-Sirah An-Nabawiyyah que plusieurs propositions sont faites : l’exil, l’emprisonnement à vie. Mais c’est l’idée d’Abu Jahl qui est retenue : choisir un jeune homme de chaque tribu de Quraysh pour frapper le Prophète ﷺ simultanément, de sorte que la responsabilité soit diluée entre tous les clans et qu’aucune riposte par le sang ne soit possible.

Allah révèle au Prophète ﷺ ce complot et lui donne l’ordre de partir. Le Prophète ﷺ prend alors une décision d’une profondeur morale saisissante : il confie à ‘Ali ibn Abi Talib رضي الله عنه le soin de se coucher dans son lit, enveloppé dans son manteau vert, pour que les assassins qui guettaient croient qu’il dormait encore. Ibn Hisham confirme cet événement dans As-Sirah An-Nabawiyyah. ‘Ali savait qu’il prenait un risque réel — et il accepta sans hésitation.

Le Prophète ﷺ confie également à ‘Ali la mission de rester à La Mecque pour restituer les dépôts et les biens que des gens — y compris des ennemis — lui avaient confiés. Ce détail, souvent négligé, est révélateur : même à la veille d’une fuite pour sa vie, le Prophète ﷺ s’assure de rendre ses dettes avant de partir. Il était connu des Mecquois sous le surnom d’Al-Amin — le Fidèle — et ce titre, il l’honora jusqu’à la dernière nuit.

Le Prophète ﷺ sort alors de sa maison encerclée. Ibn Hisham rapporte qu’il récita les premiers versets de la Sourate Ya-Sin en passant devant les hommes qui le guettaient, et qu’il répandit de la poussière sur leurs têtes. Ils ne le virent pas. Allah avait mis un voile sur leurs yeux.

Il se rend directement chez Abu Bakr As-Siddiq رضي الله عنه — son compagnon le plus proche — qui avait préparé en secret, depuis des semaines, les provisions, les montures et le guide pour ce voyage. La préparation minutieuse d’Abu Bakr est elle-même une leçon : la confiance en Allah ne dispense pas de la préparation humaine rigoureuse.

Asma’ bint Abi Bakr رضي الله عنها : Elle prépara les provisions de voyage et, n’ayant rien pour attacher le sac, déchira sa ceinture en deux pour lier les affaires. Le Prophète ﷺ lui donna pour cela le surnom de Dhat An-Nitaqayn — « La femme aux deux ceintures » (Ibn Hisham, As-Sirah An-Nabawiyyah).

‘Abdullah ibn Abi Bakr : Le fils d’Abu Bakr passait ses journées parmi les Quraysh à collecter des informations sur leurs plans, puis venait les rapporter au Prophète ﷺ et à son père dans la grotte chaque soir.

‘Amir ibn Fuhayrah : L’esclave affranchi d’Abu Bakr conduisait le troupeau derrière ‘Abdullah pour effacer les traces de ses pas vers la grotte.

5. La grotte de Thawr : trois jours sous la protection d’Allah

Le Prophète ﷺ et Abu Bakr رضي الله عنه se dirigent vers le sud de La Mecque — dans la direction opposée à Médine — pour déjouer les poursuivants. Ils gravissent le Jabal Thawr, une montagne escarpée à environ quatre kilomètres au sud de La Mecque, et se réfugient dans une grotte à son sommet. Ils y resteront trois jours et trois nuits.

Les Quraysh lancent une traque à grande échelle. Ils offrent une récompense de cent chameaux — une fortune considérable — à quiconque ramènerait le Prophète ﷺ mort ou vif. Des cavaliers ratissent les environs. Ils arrivent un jour jusqu’aux abords immédiats de la grotte.

C’est à ce moment qu’Abu Bakr رضي الله عنه, voyant les pieds des poursuivants à l’entrée, murmure au Prophète ﷺ son inquiétude. Le Prophète ﷺ lui répond avec ces mots immortels, rapportés authentiquement dans Sahih Al-Bukhari :

Abu Bakr a dit : « J’ai dit au Prophète ﷺ alors que nous étions dans la grotte : « Si l’un d’entre eux regardait sous ses pieds, il nous verrait. » Alors le Prophète ﷺ a dit : « Ô Abu Bakr ! Que penses-tu de deux personnes dont Allah est le troisième ? » »

— Rapporté par Al-Bukhari (n°3653) et Muslim (n°2381), d’après Abu Bakr As-Siddiq رضي الله عنه

Ce que ce hadith implique concrètement : La sérénité du Prophète ﷺ dans ce moment de danger extrême n’est pas de la témérité — c’est de la certitude. Il savait, avec une conviction absolue, que la protection divine était réelle. Ce n’est pas qu’il ne voyait pas le danger : il le voyait clairement. Mais il savait que le danger ne pouvait rien contre la volonté d’Allah. Et Allah confirme cette réalité dans le verset de la Sourate At-Tawbah (9:40) qui relate cet épisode exactement.

Note importante sur la toile d’araignée : Il est largement répandu dans la culture islamique populaire que c’est une toile d’araignée tissée miraculeusement à l’entrée de la grotte qui a trompé les poursuivants. Cette histoire est néanmoins basée sur des hadiths faibles — le Sheikh Al-Albani l’a explicitement confirmé dans Silsilat Al-Ahadith Ad-Da’ifah (n°1189) en disant : « Sache qu’il n’y a aucun hadith authentique au sujet de l’araignée de la grotte. » Nous ne la citons donc pas comme un fait établi, mais comme une tradition non authentifiée.

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6. La route vers Médine : le voyage à travers le désert

Après trois nuits dans la grotte de Thawr, la traque des Quraysh s’étant éloignée, le Prophète ﷺ et Abu Bakr رضي الله عنه reprennent leur route. Un guide de la tribu Khuza’ah, nommé ‘Abdullah ibn Urayqit, avait été engagé par Abu Bakr pour les conduire par des chemins peu fréquentés, différents des routes habituelles que les Quraysh surveillaient.

La rencontre avec Suraqah ibn Malik

Sur la route, un cavalier des Quraysh, Suraqah ibn Malik ibn Jush’um, les repère et se lance à leur poursuite, attiré par la prime de cent chameaux. Il s’approche à plusieurs reprises — mais à chaque fois que son cheval se rapproche dangereusement, les jambes de l’animal s’enfoncent dans le sol sableux jusqu’aux genoux. Suraqah, comprenant qu’une force surnaturelle le retient, fait demi-tour et demande au Prophète ﷺ de lui accorder une protection.

Ce qui suit est l’un des épisodes les plus saisissants de toute la Sira. Le Prophète ﷺ — fugitif, recherché, avec une prime sur sa tête — regarde Suraqah et lui dit, selon Ibn Hisham dans As-Sirah An-Nabawiyyah : « Ô Suraqah, comment seras-tu quand tu porteras les bracelets de Khosroès ? » Les bracelets de Khosroès — l’empereur de Perse, l’une des deux superpuissances du monde de l’époque. Suraqah, stupéfait, demande : « Khosroès fils de Hormuz ? » — « Oui », répond le Prophète ﷺ. Vingt ans plus tard, lors du califat de ‘Umar ibn Al-Khattab رضي الله عنه, après la conquête de la Perse, cette prophétie s’accomplit littéralement : les bracelets de Khosroès furent apportés à ‘Umar, qui les fit porter à Suraqah.

Suraqah embrasse l’Islam et repart — après que le Prophète ﷺ lui eut écrit une lettre de protection de sa propre main. Un homme qui était venu pour le tuer repart avec sa parole d’honneur.

Les haltes sur la route

Le voyage dure environ huit à neuf jours. Plusieurs haltes sont mentionnées dans les sources de la Sira, dont la plus notable est celle chez Umm Ma’bad Al-Khuza’iyyah — une femme qui campait en chemin avec son troupeau. Elle ne reconnaît pas le Prophète ﷺ mais lui offre l’hospitalité. Le troupeau était épuisé et il n’y avait pas de lait. Le Prophète ﷺ passa sa main sur une brebis amaigrie et invoqua Allah — le lait coula en abondance. Umm Ma’bad fit ensuite une description physique du Prophète ﷺ à son mari, l’une des plus détaillées et des plus poétiques de toute la littérature de la Sira, rapportée par Al-Hakim dans Al-Mustadrak et Ibn Kathir dans Al-Bidayah wa An-Nihayah.

7. L’arrivée à Quba et l’entrée à Médine

Le Prophète ﷺ arrive d’abord à Quba, un lieu situé à quelques kilomètres au sud de Médine, le lundi 8 Rabi’ Al-Awwal de l’an 1 H (correspondant approximativement au 23 septembre 622 CE selon les historiens, bien que la date exacte fasse l’objet d’un débat dans les sources). Il y attend ‘Ali ibn Abi Talib رضي الله عنه, qui effectue son propre voyage depuis La Mecque à pied, et d’autres Compagnons qui n’avaient pas encore émigré.

La fondation de la mosquée de Quba

Durant son séjour à Quba — qui dure selon Ibn Hisham entre quatre et vingt jours selon les versions — le Prophète ﷺ fonde la première mosquée de l’Islam : Masjid Quba. Allah la mentionne dans le Coran :

لَمَسْجِدٌ أُسِّسَ عَلَى التَّقْوَىٰ مِنْ أَوَّلِ يَوْمٍ أَحَقُّ أَن تَقُومَ فِيهِ

« Une mosquée dont les fondements ont été posés, dès le premier jour, sur la piété, est certes plus digne que tu y accomplisses la prière. »

— Coran, Sourate At-Tawbah (9:108)

Le Prophète ﷺ a dit concernant la prière dans cette mosquée :

« Une prière dans la mosquée de Quba vaut comme une ‘Umrah. »

— Rapporté par At-Tirmidhi (n°324) et Ibn Majah (n°1411) — Authentifié par Al-Albani, d’après Sahl ibn Hunayf رضي الله عنه

L’entrée triomphale à Médine

Le vendredi, le Prophète ﷺ quitte Quba pour Médine. L’accueil est inoubliable. Ibn Kathir rapporte dans Al-Bidayah wa An-Nihayah que les habitants de Médine étaient montés sur les toits de leurs maisons depuis l’aube, attendant son arrivée. Quand il apparut, des cris de joie s’élevèrent de partout. Les femmes Ansar chantaient depuis leurs terrasses — les savants de la Sira rapportent le célèbre chant d’accueil :

طَلَعَ الْبَدْرُ عَلَيْنَا، مِنْ ثَنِيَّاتِ الْوَدَاعِ، وَجَبَ الشُّكْرُ عَلَيْنَا، مَا دَعَا لِلَّهِ دَاعِ

« La pleine lune s’est levée sur nous depuis les hauteurs d’Al-Wada’, la gratitude s’impose à nous, tant que quelqu’un appelle à Allah. »

— Chant d’accueil rapporté par Ibn Kathir dans Al-Bidayah wa An-Nihayah

Le Prophète ﷺ laissa les rênes de sa chamelle libre, disant qu’elle était guidée par Allah. Elle s’arrêta sur un terrain appartenant à deux orphelins de la tribu des Banu An-Najjar. Le Prophète ﷺ acheta ce terrain pour y construire sa mosquée — Al-Masjid An-Nabawi — et sa propre demeure. La ville de Yathrib cessa de s’appeler Yathrib ce jour-là. Elle devenait Madinat An-Nabi — la Cité du Prophète. Médine.

8. Après la Hijra : ce qu’elle a changé pour toujours

La Hijra n’est pas simplement un déménagement géographique. Elle marque une rupture fondamentale dans l’histoire de l’Islam — une transformation à plusieurs niveaux.

De la prédication à la construction : À La Mecque, le Prophète ﷺ était avant tout un avertisseur et un prédicateur. À Médine, il devient le chef d’État, le législateur et le commandant militaire d’une communauté organisée. Les sourates révélées à Médine diffèrent profondément de celles révélées à La Mecque : elles traitent de la gouvernance, des lois de la famille, des contrats, de la guerre et de la paix.

La fraternité des Muhajirin et des Ansar : L’une des premières actions du Prophète ﷺ à Médine est d’établir des liens de fraternité (mu’akhat) entre les émigrants de La Mecque (Muhajirin) et les hôtes de Médine (Ansar). Chaque Ansar prenait un Muhajirun comme frère — partageant sa maison, ses biens, et dans certains cas offrant même la moitié de ses terres. Ce geste est décrit par Ibn Kathir comme « sans précédent dans l’histoire des peuples ».

La Charte de Médine : Le Prophète ﷺ établit un document — connu dans les sources comme Sahifat Al-Madinah, la Charte de Médine — définissant les droits et les obligations de tous les habitants de Médine : musulmans, juifs et alliés. C’est l’un des premiers documents constitutionnels de l’histoire humaine.

Le début du calendrier islamique : Le calife ‘Umar ibn Al-Khattab رضي الله عنه choisira la Hijra comme point de départ du calendrier islamique (calendrier Hijri) — non pas parce que c’était une victoire militaire, mais parce qu’elle représentait la naissance de la communauté islamique en tant qu’entité organisée et indépendante.

9. Les leçons de la Hijra pour le musulman d’aujourd’hui

La Hijra n’est pas qu’un récit historique — c’est un modèle de conduite que le croyant peut appliquer dans sa propre vie. Voici les grandes leçons que les savants de l’Islam en ont tirées.

La confiance en Allah ne dispense pas de la préparation

Le Prophète ﷺ avait une certitude absolue en la protection divine — mais il a tout de même préparé le voyage avec une minutie remarquable : guide connaissant les routes secondaires, provisions pour plusieurs jours, montures solides, réseau de soutien (Asma’, ‘Abdullah ibn Abi Bakr, ‘Amir ibn Fuhayrah). Le tawakkul islamique — la confiance en Allah — ne signifie jamais passivité ou improvisation. Il signifie faire tout ce qui est en son pouvoir, puis s’en remettre à Allah pour le reste.

La certitude intérieure face à la peur extérieure

« Ne t’afflige pas, car Allah est avec nous. » Ces mots prononcés dans la grotte de Thawr sont le symbole de toute une philosophie de vie. La peur est humaine — Abu Bakr رضي الله عنه, le meilleur des Compagnons, ressentait la peur. Ce qui distinguait le Prophète ﷺ n’était pas l’absence de danger, mais la certitude profonde que le danger ne peut rien contre la volonté d’Allah. Cette certitude, c’est ce que l’Islam appelle yaqin — la conviction absolue.

L’honneur des engagements même dans l’adversité

Le Prophète ﷺ laissa ‘Ali à La Mecque pour restituer les dépôts avant de partir — et ce, alors que sa vie était en danger immédiat. Ce détail enseigne que l’intégrité n’est pas conditionnelle aux circonstances. On n’abandonne pas ses responsabilités sous prétexte que la situation est difficile. La confiance que les gens vous accordent est une amanah — une responsabilité sacrée — qui doit être honorée jusqu’au bout.

Toute épreuve précède une ouverture

Treize ans de persécution à La Mecque ont précédé la Hijra. La nuit la plus sombre — la nuit du complot d’assassinat — a précédé l’aube du départ. La grotte de Thawr — l’endroit le plus isolé et le plus vulnérable — a précédé l’accueil triomphal de Médine. Ce schéma se répète dans la Sira à de nombreuses reprises, et il reflète une réalité coranique :

فَإِنَّ مَعَ الْعُسْرِ يُسْرًا ۞ إِنَّ مَعَ الْعُسْرِ يُسْرًا

« Certes, avec la difficulté vient la facilité. Certes, avec la difficulté vient la facilité. »

— Coran, Sourate Ash-Sharh (94:5-6)

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10. Tableau récapitulatif des étapes de la Hijra

Étape Événement Lieu Leçon clé
Années 1-13 mission Persécutions à La Mecque — patience des premiers musulmans La Mecque La foi se forge dans l’épreuve
An 12 mission Premier Serment d’Al-‘Aqabah — 12 hommes de Yathrib Al-‘Aqabah, La Mecque La voie s’ouvre peu à peu
An 13 mission Second Serment d’Al-‘Aqabah — 72 hommes et 2 femmes de Yathrib s’engagent à défendre le Prophète ﷺ Al-‘Aqabah, La Mecque La base est prête
Nuit du départ Complot d’assassinat — ‘Ali dans le lit, sortie miraculeuse, départ avec Abu Bakr La Mecque La bravoure d’Ali, la préparation d’Abu Bakr
Jours 1-3 Refuge dans la grotte de Thawr — traque des Quraysh — « Allah est avec nous » Jabal Thawr, au sud de La Mecque La certitude divine au cœur du danger
Jours 4-10 Traversée du désert par des routes secondaires — rencontre avec Suraqah, halte chez Umm Ma’bad Désert entre La Mecque et Médine La prophétie sur Khosroès — vision du futur
Arrivée à Quba Fondation de la première mosquée de l’Islam — attente de ‘Ali Quba, périphérie de Médine L’adoration est le premier acte en terre nouvelle
Entrée à Médine Accueil triomphal — chamelle guidée par Allah — terrain acheté pour la mosquée et la demeure Médine (anciennement Yathrib) La naissance d’une communauté et d’une civilisation

Questions fréquentes


Quelle est la différence entre la Hijra et l'Hégire ?

Ce sont deux noms pour le même événement. « Hijra » (هِجْرَة) est le terme arabe qui désigne l’émigration du Prophète ﷺ de La Mecque vers Médine en 622 CE. « Hégire » est simplement la transcription française du mot arabe, utilisée couramment dans les textes français, historiques et académiques. Les deux termes sont donc parfaitement synonymes et désignent le même voyage historique.

Pourquoi le calendrier islamique commence-t-il à la Hijra et non à la naissance du Prophète ﷺ ?

Le calife ‘Umar ibn Al-Khattab رضي الله عنه établit le calendrier islamique en l’an 17 H, après consultation des Compagnons. Plusieurs options furent discutées : la naissance du Prophète ﷺ, la première révélation, le décès du Prophète ﷺ, et la Hijra. L’option de la Hijra fut choisie parce qu’elle marquait non pas un événement individuel mais la naissance de la communauté islamique organisée — le passage d’une minorité persécutée à un peuple qui pouvait vivre librement selon ses convictions. C’est la Hijra qui marquait, selon les Compagnons, le début de l’Islam comme mode de vie complet et communauté structurée.

Quelle est la date exacte de la Hijra dans le calendrier grégorien ?

Les historiens islamiques s’accordent à dire que la Hijra s’est déroulée au début du mois de Rabi’ Al-Awwal de l’an 1 H, correspondant approximativement à septembre-octobre 622 CE. La date précise d’arrivée à Quba est généralement fixée au 8 Rabi’ Al-Awwal, et l’entrée à Médine au 12 Rabi’ Al-Awwal, soit environ le 23-27 septembre 622 CE. Ces dates font l’objet de légères variations selon les sources historiques consultées (Ibn Hisham, Al-Biruni, Ibn Sa’d), mais l’an 622 CE est universellement accepté.

Est-ce que la toile d'araignée dans la grotte de Thawr est authentique ?

Non — et il est important de le préciser clairement. L’histoire de la toile d’araignée qui aurait été tissée miraculeusement à l’entrée de la grotte est très répandue dans la culture islamique populaire, mais elle est basée sur des hadiths faibles (da’if). Le Sheikh Al-Albani l’a explicitement mentionné dans Silsilat Al-Ahadith Ad-Da’ifah (n°1189) : « Sache qu’il n’y a aucun hadith authentique au sujet de l’araignée de la grotte. » Ce qui est authentique, c’est le hadith d’Al-Bukhari (n°3653) et Muslim (n°2381) rapportant les paroles du Prophète ﷺ à Abu Bakr dans la grotte : « Que penses-tu de deux personnes dont Allah est le troisième ? » La protection divine était réelle — même si le récit de la toile d’araignée ne l’est pas.

Qui était Abu Bakr As-Siddiq et pourquoi a-t-il été choisi comme compagnon de voyage ?

Abu Bakr As-Siddiq رضي الله عنه était le meilleur ami et le plus proche Compagnon du Prophète ﷺ. Il fut le premier homme adulte libre à embrasser l’Islam. Son surnom « As-Siddiq » (le Véridique) lui fut donné par le Prophète ﷺ lui-même. Il n’était pas choisi par hasard pour ce voyage : il était celui en qui le Prophète ﷺ avait la plus grande confiance, celui qui avait préparé les montures et les provisions en secret pendant des semaines, et celui dont la foi était la plus solide. Il fut le premier calife après le décès du Prophète ﷺ. Sa présence dans la grotte est mentionnée explicitement dans le Coran (At-Tawbah 9:40) — une distinction unique parmi tous les Compagnons.

Qu'est-ce que la fraternité entre les Muhajirin et les Ansar ?

Après son arrivée à Médine, l’une des premières actions du Prophète ﷺ fut d’établir des liens de fraternité formels (mu’akhat) entre les émigrants de La Mecque (Muhajirin — ceux qui avaient tout abandonné pour Allah) et les habitants de Médine (Ansar — les Auxiliaires qui les accueillaient). Chaque Ansar prenait un Muhajirun comme frère en Islam — partageant sa maison et dans de nombreux cas offrant la moitié de ses biens. Ibn Kathir décrit cet acte dans Al-Bidayah wa An-Nihayah comme l’un des plus nobles gestes de solidarité de l’histoire islamique. Cette fraternité posait les bases d’une communauté unie non par les liens du sang ou de la tribu, mais par la foi commune.

La Hijra s'applique-t-elle encore aujourd'hui ?

Le Prophète ﷺ a dit : « Il n’y a plus de Hijra après la conquête de La Mecque, mais il y a le jihad et l’intention. » (Rapporté par Al-Bukhari, n°2783, et Muslim, n°1864). Cela signifie que l’obligation d’émigration physique de La Mecque vers Médine a pris fin avec la conquête de La Mecque en l’an 8 H. Cependant, les savants expliquent que la Hijra garde une dimension spirituelle permanente : la Hijra du péché vers l’obéissance, la Hijra de ce qui déplaît à Allah vers ce qui Lui plaît. Dans ce sens, chaque croyant est invité à faire sa propre Hijra intérieure à chaque instant de sa vie.


Sources et références

Coran :
Sourate At-Tawbah (9:40) — Description de la grotte et des paroles du Prophète ﷺ à Abu Bakr رضي الله عنه
Sourate At-Tawbah (9:108) — La mosquée de Quba fondée sur la piété dès le premier jour
Sourate Al-Hashr (59:9) — Éloge des Ansar et de leur accueil des émigrants
Sourate Ash-Sharh (94:5-6) — « Certes, avec la difficulté vient la facilité »

Hadiths :
Sahih Al-Bukhari (n°2783) et Muslim (n°1864) — « Il n’y a plus de Hijra après la conquête de La Mecque »
Sahih Al-Bukhari (n°3653) et Muslim (n°2381) — Hadith de la grotte : « Que penses-tu de deux personnes dont Allah est le troisième » (d’après Abu Bakr As-Siddiq رضي الله عنه)
Sunan At-Tirmidhi (n°3925) — « Tu es la meilleure terre d’Allah » — paroles du Prophète ﷺ à La Mecque (d’après Ibn ‘Abbas رضي الله عنهما) — Authentifié par Al-Albani
Sunan At-Tirmidhi (n°324) et Ibn Majah (n°1411) — « Une prière dans la mosquée de Quba vaut comme une ‘Umrah » (d’après Sahl ibn Hunayf رضي الله عنه) — Authentifié par Al-Albani

Sources de la Sira :
Ibn Hisham, As-Sirah An-Nabawiyyah — Source principale sur les Serments d’Al-‘Aqabah, le complot de Dar An-Nadwah, le départ du Prophète ﷺ, la grotte de Thawr, la rencontre avec Suraqah, et l’entrée à Médine
Ibn Kathir, Al-Bidayah wa An-Nihayah — Source sur la fraternité des Muhajirin et Ansar, le chant d’accueil de Médine, et le récit de l’arrivée
Al-Hakim, Al-Mustadrak — Description d’Umm Ma’bad et récit de la halte chez elle

Note critique :
Sheikh Nasir Ad-Din Al-Albani, Silsilat Al-Ahadith Ad-Da’ifah (n°1189) — Confirmation que les hadiths sur la toile d’araignée dans la grotte de Thawr sont tous faibles (da’if) et ne peuvent être cités comme faits établis

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